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déviation

didier petit répond à théo jarrier
notes du cd “déviation”, label “la nuit transfigurée”

objet

Didier Petit : la diversité sonore du violoncelle, ses possibilités illimitées, rythmiques, mélodiques et tout en couleurs, son non-tempérament chronique et sa voix naturelle m’ont construit. L’immersion dans la musique dès la naissance, la rencontre avec alan Silva puis la musique improvisée européenne et ma vie de producteur in situ ont fait le reste. Je suis un enfant de la musique et de la politique de Malraux, né de cette utopie qu’un jour le monde aura la possibilité de devenir mélomane, non pas dans un sens élitiste mais plutôt comme une chose naturelle et indispensable à la vie. C’est dans ce contexte que j’aborde avec passion ces musiques populaires et élitistes, traditionnelles et contemporaines, orales et savantes, jazz si l’on peut dire.

Ce disque raconte une histoire musicale, la mienne. Au détour d’un instant on y retrouve les influences vécues à travers l’école buissonnière dont j’ai particulièrement usé, un des rares chemins qui rendent heureux ! Dix ans après mon premier disque en solo, je me suis enrichi de quelques petites expériences et de beaucoup de pratique. On ne le répètera jamais assez, ce qui fait un musicien c’est l’écoute des autres, la pratique et rien d’autre. Pour le reste, c’est comme le vin, le temps révèle les tanins et les qualités intrinsèques. J’aime à penser que ce disque est comme un bon vin, à la différence qu’on peut, si on le désire, le goûter plusieurs fois.

vingt ans

D.P. : dans vingt ans, j’aimerai encore la musique si je n’oublie pas que c’est elle qui m’a formé. Oublier, voilà bien un mot terrible et parfois indispensable. A force d’être ballotté dans des histoires de stratégie, de politique, d’arithmétique, de leadership, de communication, il est très facile d’oublier que la musique n’a rien à voir avec tout ceci. Heureusement, l’homme n’est pas comme cela.

Théo Jarrier : dans vingt ans, je l’aimerai encore, certainement autrement, car il y a vingt ans, je l’aimais différemment. Elle me transporte, me transforme, me nourrit l’esprit.

improvisation

D.P. : la vie est une vaste improvisation, soit quelque chose d’ordonné et de désordonné en même temps. Je dis souvent l’improvisation c’est n’importe quoi mais pas n’importe comment, et comme dans la vie, j’aime cette sensation sublime de mouvement permanent.

T.J. : encore faut-il suffisamment provoquer cet état pour qu’il y ait sublimation.

inutilité

D.P. : la musique est inutile et cette notion me semble importante. Il y a aujourd’hui une omniprésence du sens, du signifiant dans le quotidien. La musique s’inscrit dans l’un des rares domaines encore abstraits, qui ne véhiculent pas de sens. Par conséquent, cela rend la musique inutile et cette inutilité ouvre un espace de liberté extraordinaire.

T.J. : dans l’inutilité ?

D.P. : oui, dans l’inutilité !

T.J. : mais lorsque tu dis que la musique est inutile, conçois-tu qu’elle puisse faire pleurer des gens qui l’écoutent ? L’émotion n’est pas inutile ! La musique satisfait bien un besoin !

D.P. : ce que je veux dire, c’est qu’il n’y a pas de message, il n’y a que de l’émotion produite. On parle rarement de la musique en elle-même, mais des moyens de production. Personne, hélas, n’aime une musique pour la musique elle-même, elle est toujours rattachée à une histoire, un fait extérieur, à ce besoin constant de donner du sens, car il est très difficile d’assumer ses propres émotions. Lorsque je dis qu’elle est inutile, c’est pour affirmer le fait qu’elle est extrêmement importante. Cela peut sembler paradoxal, mais ce qui est essentiel, c’est qu’elle n’ait pas d’utilité productive.

T.J. : cette inutilité est à priori le propre de l’art !

D.P. : oui mais en même temps, l’organisation commerciale tente de la rendre utile et d’y injecter une grande quantité de sens, pour, d’une certaine manière, emprisonner le public, le rendant dépendant d’identités, amenuisant de fait ses choix potentiels. Cela semble un peu banal de le dire, mais important. Bien heureusement, l’homme n’est pas comme cela.

reconnaissance

D.P. : jeunes musiciens, nous pensons naïvement que la récompense d’un travail raisonnablement et correctement réalisé reste le plus important. Ce type de pensée est un danger puisqu’il mène la plupart du temps à l’aigreur. Le musicien est censé créer de la musique mais ses difficultés majeures, si elles lui sont aussi imputables, sont souvent dues au parasitage et aux demandes très pressantes de produire beaucoup, dans un temps très court, avec des moyens limités de la soi-disant création musicale. Le musicien finit alors par produire de l’ersatz. Face à la demande généralisée de productivité qui déteint sur le monde musical, il est de plus en plus difficile de faire de la musique. La musique a besoin de temps.

T.J. : qu’entends-tu par musique ? As-tu une définition ?

D.P. : j’entends organisation de sons qui génère de l’émotion. Une émotion étant la conséquence physique d’un trouble dont le sens nous échappe intellectellement, physiquement et apparemment.

T.J. : elle est donc très rare ?

D.P. : beaucoup d’énergie est déployée en sa faveur, mais le signal est très faible, car la pollution sonore est très puissante. Ceci dit au milieu des poubelles, on peut toujours trouver des petites fleurs et c’est au milieu de la merde que l’on trouve souvent le chemin des meilleurs champignons.

enregistrement

T.J. : l’une des choses qui m’a le plus intrigué, c’est ton rapport au temps durant ces trois jours, ton organisation interne en fonction du déroulement musical, par exemple le parti pris d’enregistrer les pièces préparées dans un premier temps, donnant alors l’impression de te débarrasser psychologiquement d’un éventuel poids ou plutôt d’un frein à des improvisations plus spontanées. L’improvisation étant bien entendu permanente, de même dans les pièces préparées. Je dis préparées car je ne crois pas qu’un solo spontané à cent pour cent puisse être intéressant dans son intégralité ou alors rarement. Je pense que le musicien sait exactement et presque toujours, comment commencer et finir, entre les deux, tout est imprévisible et pas forcément spontané. Des choses imprévisibles sont arrivées, les cloches de l’église qui se sont mises à sonner pendant l’enregistrement, pour n’en citer qu’une. Lorsqu’un musicien enregistre en solo, il emporte avec lui des techniques mais aussi et surtout des idées, des souvenirs, des angoisses… des choses finalement très personnelles, soit qu’il a amassées, soit plutôt instantanées, qui donnent à la musique une énergie, un caractère nous transmettant alors de l’émotion. Un enregistrement c’est aussi une démarche de travail commune, avec d’autres personnes qui sentent, ressentent, parfois recentrent si besoin est. Le musicien, lui, est particulièrement attentif au temps qui passe et conçoit qu’une éventuelle panne d’inspiration puisse arriver.

D.P. : la panne d’inspiration est une chose inéluctable. C’est comme un trou de mémoire au vrai sens du terme. Ces mémoires que l’improvisateur tente de faire réapparaître en permanence, la pratique de la réminiscence. Cette cloche qui arrive tout à coup comme si elle avait toujours été là et qu’elle attendait ce moment précis pour se faire entendre… Ce fut un réel moment de bonheur. Mais en fait, si l’on écoute bien, cela arrive constamment avec des milliers de petites choses infimes. Il faut être disponible à cela, écouter encore. Par certains modes de jeux, provoquer la situation qui va déclencher. Quand on est dans un trou noir ne pas lutter contre, l’accompagner jusqu’à d’autres bouts de mémoire. Ces cloches, pour parler d’elles, avaient juste un petit plus, elles avaient de quoi se faire entendre. Tout cela demande bien sûr une préparation et des complices aux manettes, aux conseils artistiques, à l’écoute, et à l’amitié. Quelqu’un qui part cueillir des bouts de mémoire, on ne le laisse pas tout seul, on l’accompagne.

avenir

T.J. : je pense que la musique du XXIème siècle sera, à l’image des siècles précédents, en constante réaction vis à vis du passé, réaction ne voulant pas dire opposition. Sur une base de témoignages historiques, certains prolongent, réinventent, expérimentent, détournent ou métamorphosent… au pire, entretiennent, à des fins économiques et politiques. Les situationnistes posent une réflexion sur le détournement, une pensée en perpétuel progrès et en constante révolution, privilégiant la dérive. Je crois aussi à des systèmes de cycles incessants et inévitables qui reviennent pour tenter de réhabiliter certaines musiques, époques ou esprits…

D.P. : j’ai une réponse plus précise. Je peux affirmer qu’en l’an 2022, les émotions rares vont s’équilibrer avec les émotions standardisées. Nous aurons alors la parité, grâce à une loi qui sera communiquée par le gouvernement. L’émotion rare ne sera plus opprimée et tous les postes seront pourvus.

T.J. : donc, si elle n’est plus opprimée, elle sera standardisée ?

D.P. : oui et c’est à ce moment-là que nos problèmes commenceront. L’émotion rare commence déjà à être standardisée mais stérilisée par la même occasion, sinon elle ne serait pas standardisable. Nous avons de plus en plus accès, grâce aux moyens de communication que nous connaissons, à cette émotion rare. Pour nous la bataille est de perpétuellement poser la musique sur scène et dans des espaces vivants.

aveux

D.P. : la musique s’accommode mal de la propreté, du consensus et de l’universalité. Elle est brutale comme un diamant brut, radicale comme la naissance, unique comme chacun de nous est multiple. L’indispensable amusement étant de mettre tout cela ensemble, de remuer très fort et de donner avec justesse.

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